En Egypte, le parti salafiste Al-Nour est « isolé dans le champ islamiste »

Entretien. Lundi 8 juillet, cinq jours après le coup militaire qui a conduit à la chute de Mohamed Morsi, les tractations pour désigner le nouveau premier ministre égyptien étaient censées se poursuivre. Mais le parti salafiste Al-Nour a annoncé qu’il se retirait des discussions, dénonçant le « massacre » de partisans des Frères musulmans devant le siège de la garde républicaine au Caire.

Quelques heures plus tôt, le parti avait par ailleurs déclaré qu’il s’opposait à la nomination du social-démocrate Ziad Bahaa Eldin à la tête du gouvernement. Younis Makhyoun, qui dirige Al-Nour, a expliqué que son parti rejetait, en outre, la désignation de Mohamed ElBaradei, figure de proue du camp laïc, à la vice-présidence, car les deux hommes sont membres de la coalition d’opposants du Front de salut national (FSN).

Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po, analyse la position du parti salafiste Al-Nour dans le processus politique en cours en Egypte.

La participation du parti salafiste Al-Nour aux négociations sur la feuille de route avec l’armée et l’opposition a-t-elle consommé la rupture entre le parti et les Frères musulmans ?

Stéphane Lacroix. C’est l’aboutissement d’un processus qui a commencé au moins en janvier, sinon dès la création du parti en mai 2011. Dès sa création, Al-Nour a voulu se poser en rival des Frères musulmans. Il a présenté ses propres listes aux législatives et pour le conseil de la Choura, puis a soutenu un candidat concurrent à Mohamed Morsi à l’élection présidentielle. Cette logique de compétition politique prolonge une compétition plus ancienne autour du contrôle de la dawa, la prédication islamique, dans les années 1990-2000.

Dès que Mohamed Morsi est devenu président, cette compétition a débouché sur un conflit ouvert. Les salafistes ont été dérangés par le fait que M. Morsi utilise les appareils d’Etat pour instaurer l’hégémonie des Frères musulmans sur le champ islamique, en particulier le contrôle de la confrérie sur les mosquées par le biais du ministère des waqf (biens religieux). Dès janvier 2013, ils ont donc repris à leur compte l’accusation du camp libéral de « frérisation » de l’Etat. Ils ont eu peur que l’hégémonie politique des Frères se traduise en une hégémonie religieuse.

Cette décision est aussi l’aboutissement d’un processus de normalisation initié au sein d’Al-Nour depuis début 2012. Le parti se présente naturellement comme un acteur islamiste mais qui peut construire des ponts avec les autres forces. En janvier, il a ainsi lancé une initiative de dialogue avec le Front de salut national (FSN). Quelques semaines avant les manifestations du 30 juin, Al-Nour avait annoncé qu’il demanderait le départ du président Morsi si la pression de la rue était énorme, sans toutefois appeler à manifester.

Comment le ralliement du parti Al-Nour à la destitution du président Morsi et à la feuille de route a-t-il été perçu dans le camp islamiste ?

Cela a été très mal perçu. Al-Nour est très isolé dans le champ islamiste, car la majorité des groupes islamistes et religieux soutiennent Mohamed Morsi, que ce soit la Gamaa Islamiyya ou les salafistes révolutionnaires de Hazem Abou Ismaïl, notamment. Ces derniers ne soutiennent pas le président Morsi parce qu’ils sont d’accord avec sa politique, jugée trop « tiède », mais parce qu’il représente pour eux un acquis et les protège d’un retour des acteurs de l’ancien régime et de la répression. La plupart des associations religieuses islamistes, où les salafistes sont bien représentés, soutiennent également Mohamed Morsi.

Cela pose un problème pour Al-Nour par rapport à sa base, qui ne comprend pas cette décision liée à un agenda politique. Pour elle, Al-Nour a pêché par manque de solidarité islamique. Sur les réseaux sociaux, les critiques sont virulentes. A tel point qu’il y a déjà eu des démissions au sein d’Al-Nour. Cela explique pourquoi le parti est entrain de basculer et a décidé de quitter le processus politique.

Dès le départ, Al-Nour s’est opposé à la répression et à l’arrestation de personnalités des Frères musulmans, mais il a essayé de calmer le jeu en demandant aux pro-Morsi de rentrer chez eux pour protéger la paix sociale. Cette position est de plus en plus intenable à mesure que la répression s’accentue et que le pouvoir politique qui émerge s’affirme comme un pouvoir d’obédience libérale.

Au sein des forces politiques et civiles de l’opposition prenant part à la feuille de route proposée par l’armée, le parti Al-Nour semble disposer d’un véritable pouvoir de décision, à tel point que les nominations de Mohamed ElBaradei et de Ziad Bahaa Eldin à la tête du gouvernement ont été remise en cause à la suite de son refus…

Le parti Al-Nour était la deuxième force politique du Parlement, derrière les Frères musulmans, avec 29 % des suffrages recueillis aux législatives de décembre 2011-janvier 2012. C’est un groupe qui a une puissance de mobilisation importante et qui sert de caution islamiste pour les anti-Morsi. Ils sont donc écoutés pour le moment, car ils pèsent assez lourd et sont les seuls islamistes à participer au processus. Ils ont rejeté Mohamed ElBaradei, qui est un véritable repoussoir pour la mouvance islamiste et le social-démocrate Ziad Bahaa Eldin. Ils proposent de nommer au sein du gouvernement de transition des technocrates sans affiliation politique.

Les anti-Morsi n’ont pas envie de perdre leur soutien, quoique ils soient divisés. Ainsi, certains libéraux, grisés par la victoire et agacés du positionnement d’Al-Nour, sont aujourd’hui dans une logique jusqu’au-boutiste qui les amène à vouloir tirer parti de la situation pour imposer coûte que coûte un gouvernement libéral.

Le parti Al-Nour peut-il réellement parvenir à s’entendre avec le camp libéral et laïc sur la façon de gouverner le pays ?

Tant que les questions relatives à la religion et à l’identité ne sont pas débattues, oui. Sur les questions techniques et technocratiques, Al-Nour est prêt à s’entendre sur une feuille de route commune. La seule ligne rouge pour lui est de ne pas amender les articles 2 et 219 de la Constitution qui sont liés à la place de la charia, la loi islamique, dans le droit. Al-Nour n’est pas prêt à transiger sur ces points et a d’ailleurs présenté sa participation à cette coalition anti-Morsi comme une garantie de représentation du camp islamiste pour faire blocage sur la question de l’identité de l’Etat. Un accord à court terme entre toutes ces forces est donc envisageable, mais ce sera une alliance de circonstance qui ne durera pas.

Quelle stratégie peut adopter Al-Nour après avoir quitté le processus politique ?

On entend beaucoup de choses actuellement. L’un des responsables du parti a même suggéré avant-hier qu’Al-Nour se retire de la politique pour se recentrer sur la prédication religieuse. Ce n’est certainement pas la position dominante au sein des instances du parti, mais cela révèle l’ampleur du trouble au sein d’Al-Nour.

Deux options sont possibles. D’un côté, les tensions dans le parti pourraient les pousser à un repli stratégique pour sortir de cette position compliquée, sans toutefois se ranger dans le camp des Frères musulmans. De l’autre, il est possible qu’Al-Nour revienne dans le processus politique. Tout dépend des concessions qui pourraient être faites autour du futur premier ministre.

L’enjeu pour Al-Nour, dans la perspective de nouvelles élections, est de reconstruire son image qui a beaucoup souffert dans le camp islamiste. Mais ils ont des ressources. Ce n’est pas seulement un parti porteur d’idéologie, mais aussi un parti qui a des moyens, des ressources et une capacité à mobiliser. Il reste avec les Frères musulmans le seul parti à avoir la structure pour mener une campagne électorale efficace. Ainsi, ce qu’ils ont perdu aujourd’hui, ils pourront certainement le regagner lors de prochaines élections.Le

Monde.fr  Propos recueillis par Hélène Sallon

Publié le 25 juillet 2013, dans Egypte. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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